lundi 12 mai 2008

Confucius, Vieux sage ou maître actuel

Cyrille Javary

Confucius, comme Socrate son contemporain, n’a jamais rien écrit de sa main.

Son enseignement, rassemblé par ses disciples, nous est parvenu dans un mince ouvrage intitulé « Entretiens Familiers » (Lun Yu), peut-être le livre le plus lu du monde.

Cette extraordinaire diffusion tient autant à la sobre simplicité des conseils qu’on y trouve qu’au fait que la pensée de Confucius, simple sans être simpliste, et dans laquelle le vécu quotidien tient une place centrale, relayée de dynastie en dynastie, a formé la base morale et sociale de toute l’élite chinoise depuis plus de deux millénaires.

Et tout porte à croire qu’elle tient toujours ce rôle. Rappelez-vous la frêle silhouette de ce confucéen, heureusement anonyme qui, un jour de juin 1989, seul au milieu d’une avenue désertée, arrêtait par la seule force de sa conviction morale une interminable colonne d’acier assassin. Des exemples comme celui-là montrent que Confucius a toujours quelque chose à nous dire, et que son message est bien plus roboratif que celui, lénifiant, oppressif, misogyne et réactionnaire auquel les régimes chinois de jadis et d’aujourd’hui voudraient le cantonner.

Qu’aujourd’hui la parole de Confucius sonne aussi juste tient peut-être aussi au fait que son temps, par certains côtés, ressemble beaucoup au notre. De son vivant, comme aujourd’hui, des mutations technologiques produisaient des outils nouveaux dont la dissémination rapide bousculait l’échelle des valeurs sur lesquelles s’appuyait le monde précédent.

Au 5° siècle avant notre ère, ce qui chamboule l’organisation sociale chinoise, c’est la généralisation du fer, avec lequel on forge des charrues puissantes et des épées mordantes. Les premières, décuplant les rendements agricoles, provoquent une croissance démographique qui va changer les principes politiques et modifier la manière de faire la guerre. Le choc brutal des légions de fantassins rangés comme les soldats en terre cuite de l’armée spectrale du Premier Empereur remplace la gracieuse joute en dentelles des chevaliers-archers de l’âge féodal qui par ailleurs ne suffit plus pour l’administration de populations de plus en plus nombreuses. Confucius, lui-même issu de cette classe laminée par l’histoire va fonder une classe nouvelle : celle des lettrés qui gouverneront l’empire pendant plus de deux millénaires, en ouvrant au tournant des années 500, la première école privée du monde.

« J’offre mon enseignement, disait-il, à quiconque me rémunère ne serait-ce que de quelques lamelles de viande séchée » (Lun Yu X/X). Replacé dans le contexte féodal de l’époque, où seuls les fils de nobles ont droit à l’instruction, le propos n’est pas anodin mais révolutionnaire. En proposant son enseignement contre salaire, Confucius proclame : la seule noblesse qui compte n’est pas celle du sang, mais celle du cœur.

Or si la première se reçoit, la seconde s’acquiert, elle est donc ouverte à tous. Son apprentissage, que Confucius appelle l’étude, n’a rien à voir avec un savoir livresque, c’est un tenace souci de s’améliorer sans cesse, sans autre but que d’œuvrer à la bonification des rapports entre les humains. Pour cette raison, Confucius lui donnera le nom d’« humanité » (ren).

Les Entretiens, seuls textes qui nous restent de son enseignement ne contiennent pas de grandes constructions rhétorique, comme les ouvrages des philosophes d’Occident ; c’est une simple compilation des réponses que Confucius aux questions de ses disciples.

Enracinées dans la réalité humaine, cette pâte dont Molière fit son terreau et Montaigne son miroir, ces réponses ne sont pas des principes, plutôt des invites. Elles ouvrent l’esprit, montrant simplement par où poursuivre la réflexion.

À un disciple qui, lors d’un sacrifice en l’honneur d’ancêtres défunts, lui demandait « les morts que nous honorons sentent-ils l’odeur des offrandes que nous disposons pour eux ? », Confucius répondit « Ne suffit-il pas que nous soyons réunis en leurs noms ? ». Et à ce disciple qui, laissé satisfaisait par cette réponse en forme de question, revenait à la charge en demandant « le Ciel existe-t-il ? », Confucius, après avoir cogné le sol de son talon, répondit « la terre est un fait ». Et rien de plus. À chacun de nous de poursuivre sa pensée. Mais avant de se poser des questions métaphysiques, il est impératif d’augmenter ici bas le niveau d’harmonie entre tous les êtres humains.

Le malheur de Confucius sera le confucianisme, l’utilisation par des régimes réactionnaires d’une caricature de son message rapetissé à un respect rigide et obséquieux de la hiérarchie combiné avec une attitude méprisante envers les femmes. Comme pour d’autres grandes figures, il vaut mieux revenir à la source elle-même. On y trouvera notamment l’insistance, particulièrement nécessaire à notre époque rongée par le fanatisme intégriste, de ne jamais s’ériger en juge des autres.

Aucun laxisme là-dedans, le discernement doit se situer au niveau des actes et distinguer entre une attitude juste et une attitude mauvaise ne doit entraîner aucune condamnation. De quel droit s’érigerait-on en juge d’autrui ? Seul compte la perspective d’une amélioration personnelle. De qui se conduit bien, on apprend à bien se conduire, de qui se conduit mal aussi, en cherchant en soi en quoi on l’imite. Le projet paraît un peu utopique ? Certes, mais les utopies ne sont-elles pas ce qui finit par faire avancer le monde ? L’important est moins dans ce qu’on fait que dans ce qu’on en fait. Confucius dira, et les missions chrétiennes le lui reprocheront assez, « Commettre une faute, et ne pas s’en corriger, c’est cela la faute ».

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